Les "fixeurs", "anges gardiens" des reporters de guerre

Les "fixeurs", "anges gardiens" des reporters de guerre

Bakhtiyar Haddad (D), kurde irakien, fixeur tué en juin à Mossoul pose le 24 octobre 2004 à Falloujah en Irak avec le photographe Corentin Fleury © FARES DLIMI [AFP/Archives]

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Ils prennent le plus de risque mais ils ne signent jamais les reportages: les fixeurs, ces traducteurs et guides sur lesquels s'appuient les reporters occidentaux, sont à l'honneur du Prix des correspondants de guerre, décerné à Bayeux, dans le nord-ouest de la France.

"On ne signe jamais nos papiers avec leur nom, mais on devrait car sans fixeur il n'y aurait pas de sujet. On se ferait buter au premier feu rouge", explique Édith Bouvier, grand reporter indépendante interrogée lors de l'installation à Bayeux d'une exposition sur Bakhtiyar Haddad, kurde irakien de 41 ans, "perle des fixeurs", tué en juin à Mossoul.

La mine dont il a été victime a également coûté la vie au journaliste français Stephan Villeneuve et à la reporter suisse Véronique Robert.

"Si jamais le reportage déplaît, c'est eux qui sont mis en danger. C'est facile pour nous d'aller prendre des risques pendant 15 jours, de dénoncer la corruption. Ce n'est pas la nôtre, ça nous fait pas prendre de risque pour notre vie ici. On prend l'avion et on revient dans un quotidien à peu près normal. Eux, ils restent dans leur pays en ruine", poursuit la reporter qui a travaillé en Irak pour plusieurs grands médias français.

Et "dans les endroits où la démocratie n'est pas vraiment imposée, les règlements de compte sont parfois mafieux", renchérit Jean-Pierre Canet, ex-rédacteur en chef de l'émission télévisée française Envoyé spécial, qui a couvert l'Irak pour de grandes chaînes françaises.

Bakhtiyar Haddad en savait quelque chose, lui qui a dû passer un an à la Maison des journalistes à Paris après un reportage, fin 2007, prouvant les exactions de certains combattants kurdes contre des populations chiites irakiennes, souligne Étienne Huver, autre grand reporter qui a travaillé en Irak, présent aussi à Bayeux, dans le nord-ouest de la France.

"Rôle clé"

En 2004, après un reportage de Corentin Fleury dans Falloujah tenu par les insurgés irakiens et les hommes d'Al-Qaïda, "l'ange gardien" des reporters français doit passer "quasi un mois" dans les geôles des Américains qui le soupçonnent à tort d'être proche des djihadistes, précise M. Huver.

"Bakhtiyar a passé quelques années en France enfant, son père, un intellectuel, y poursuivant des études. Il avait viscéralement en lui l'indépendance, le journalisme comme contre-pouvoir", souligne M. Canet.

"Sans fixeur, ce serait un journalisme aveugle, on ne comprendrait pas bien la situation, et pas qu'au Moyen-Orient", confirme le journaliste.

Bakhtiyar Haddad, par exemple, parlait le français, l'arabe, un dialecte kurde, comprenait un second dialecte kurde, et se débrouillait en anglais, souligne Étienne Huver.

"Les fixeurs jouent un rôle clé pour savoir où est le danger, établir des relations avec les sources locales", résume Christophe Deloire, directeur général de Reporters sans frontière (RSF), interrogé par l'AFP.

L'ONG, qui vient de mettre en place un recensement des violences dont sont victimes les fixeurs, va mettre en avant leur rôle, jeudi à Bayeux lors de la cérémonie qui rend annuellement hommage aux reporters décédés dans l'exercice de leur fonction.

Tous les fixeurs n'ont certes pas les qualités d'un Bakhtiyar Haddad qui savait repérer aussi bien les sujets que les drones, faire preuve de la "décontraction" nécessaire pour "se mettre n'importe qui dans la poche y compris le plus réfractaire des responsables militaires" tout en restant "hyperconcentré", à l'affût des dangers, comme le raconte Jean-Pierre Canet, qui a travaillé avec lui en Irak.

"Il y a eu des cas de fixeurs véreux impliqués dans des prises d'otage", ajoute Christophe Deloire.

"Bakhtiyar était la Rolls des fixeurs. Sa disparition va forcément nous pénaliser mais il y a heureusement plein d'autres fixeurs", assure Édith Bouvier.

En Irak, un fixeur est payé entre 200 et 1.000 dollars la journée, précise la journaliste.

L'exposition "Bakhtiyar Haddad, 15 ans de guerre en Irak", ouverte lundi, se tient jusqu'au 29 octobre.


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