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[Enquête] Rouen. Vivre avec son handicap psychique et s'intégrer

Santé. Malgré la multiplication des dispositifs et structures d'accompagnements, l'insertion sociale et professionnelle des personnes en situation de handicap psychique reste longue.

[Enquête] Rouen. Vivre avec son handicap psychique et s'intégrer
L'intégration sociale et professionnelle est un long chemin pour les personnes souffrant de troubles psychiques.

Reconnus comme un handicap depuis 2005, les troubles psychiques restent encore un frein à l'insertion sociale et professionnelle. À Rouen, les soignants du Centre hospitalier du Rouvray, qui interviennent sur l'agglomération rouennaise, le pays de Bray et le pays de Caux, sont confrontés de façon récurrente à ces difficultés. Une fois sortis de l'hôpital, leurs patients peinent à trouver une voie vers l'emploi et à atteindre une insertion durable dans la cité, notamment en raison d'une mauvaise perception de la maladie psychique et de nombreux clichés qui perdurent encore. Dans ces conditions, convaincre un employeur pour décrocher un emploi ou même un bailleur pour se loger relève de la gageure.

La réhabilitation par le travail

Pourtant, si "on ne guérit pas de la maladie psychique", comme l'explique Émeline Charron du Samsah, Service d'accompagnement médico-social pour adultes handicapés à La Clé (voir par ailleurs). "On peut se rétablir par l'activité, par le lien social, par l'insertion professionnelle."

Heureusement, depuis plusieurs années, les dispositifs et structures d'accompagnement se multiplient pour faire sortir de l'isolement les personnes en situation de handicap psychique. Dans les locaux de l'association La Clé, le Samsah s'est récemment ouvert à l'orientation professionnelle. "On accompagne vers les dispositifs de l'emploi, mais on ne met pas dans l'emploi", tempère Émeline Charron, représentante du Samsah. "On accompagne les bénéficiaires pendant un contrat d'un an", explique l'éducatrice. "On travaille beaucoup sur le quotidien, l'hygiène, l'observance des traitements qui est le point de départ de l'insertion sociale ou professionnelle." Si l'accompagnement n'est pas pérenne, "la maladie, elle, l'est", explique le docteur Kora Senet.

"Tout peut être un obstacle"

Le contact avec les collègues, le bruit, l'affluence dans les transports "Tout peut-être un obstacle pour eux", explique le docteur Kora Senet, psychiatre à l'association La Clé. "On est des béquilles, des fois, on essaye d'en enlever une puis les deux. On tâtonne", renchérit Émeline Charron. L'intégration est d'autant plus difficile que pour certains, les hospitalisations ont été longues. On parle alors de plusieurs années. "Quand on est hospitalisé, on ne fait plus de course, on ne fait plus à manger, on ne fait plus rien", explique le docteur Kora Senet.

Tout le quotidien est à réapprendre, ce qui représente un travail conséquent. Au Samsah, on oriente les bénéficiaires vers les Esat, Établissements et services d'aide par le travail. "C'est là que l'intégration est la meilleure, de notre point de vue", selon Émeline Charron.

Les Esat sont un des exemples de tremplin vers le milieu ordinaire de travail, mais c'est aussi une question de choix et de volonté. Il est rare qu'une personne souffrant de handicap psychique se voit imposer une intégration professionnelle non désirée.

L'association La Clé, la solution logement

Rouen. L'association La Clé, la solution logement
La Clé aide les personnes en situation de handicap psychique à trouver un logement

L'association La Clé, en Seine-Maritime, a pour but de favoriser l'accès au logement aux personnes souffrant de troubles psychiques.

Fondée en 1984, La Clé est une structure pionnière de l'accès au logement pour les personnes souffrant de troubles psychiques. D'autres expériences similaires sont menées dans l'Hexagone, mais incontestablement, La Clé compte aujourd'hui parmi les plus importantes associations en France. Son action bénéficie aujourd'hui à 226 patients issus du CHR, Ccentre hospitalier du Rouvray, soit 174 appartements occupés sur toute la Métropole de Rouen, de Yvetot jusqu'à Elbeuf.

La Clé se porte garant

Tous les baux signés sont au nom de l'association, qui se porte garante pour le bénéficiaire, mais ce dernier doit tout de même s'acquitter du loyer. Le public du CHR touche pour la plupart l'Allocation adulte handicapé, c'est-à-dire près de 920 euros par mois en plus des Aides personnalisées au logement. "Quand j'étais en service au Rouvray, j'envoyais une demande de logement social, c'était marqué CH du Rouvray", explique Aissatou Touré, assistante sociale à La Clé. "Vous imaginez bien que c'est le genre de dossier qui finit en dessous de la pile", enchaîne le docteur Kora Senet.

Un lien social

À terme, le bénéficiaire doit devenir locataire en titre. "Généralement, ils sont très inquiets de nous quitter, notre présence est rassurante et pour certains, nous sommes leur seul lien social." Mais ils ne restent pas seuls, 83 % d'entre eux sont accompagnés par des curateurs, pour trouver le bon budget logement.

"L'Esat doit être vu comme une étape"

Rouen. "L'Esat doit être vu comme une étape"
Sur le site du Pré de la Bataille à Saint-Etienne-du-Rouvray, de nombreuses activités sont proposées aux opérateurs.

L'Esat, Établissement et service d'aide par le travail, est un tremplin avant un retour dans le milieu ordinaire.

C'est l'un des acteurs majeurs de l'insertion professionnelle pour les personnes atteintes de trouble psychique, et plus largement souffrant de handicap mental, l'association Le Pré de la Bataille accueille environ 550 personnes réparties sur quatre sites dans la Métropole de Rouen. Entre la logistique, les espaces verts, le conditionnement, la rénovation de mobilier, la mise sous pli et l'impression numérique, c'est sur le site de Saint-Étienne-du-Rouvray que sont pratiquées le plus d'activités.

Joachim Marny fait partie de ceux qu'on appelle ici les opérateurs, c'est-à-dire les travailleurs en Esat. Atteint de schizophrénie, le jeune homme a enchaîné les contrats dans le domaine de la restauration avant de découvrir son handicap. "Il m'est arrivé pas mal de choses, mais tout ça, c'est le passé." Il s'est ensuivi une longue période de chômage, malgré son CAP cuisine en poche. "Quand je postulais dans le milieu ordinaire, à chaque fois, on me disait qu'on allait me rappeler ou alors on me disait que je n'étais pas fait pour le poste." Finalement, depuis qu'il a trouvé sa place au Pré de la Bataille, Joachim Marny se sent bien. "Je suis suivi par un psychiatre que je rencontre une fois par mois, je suis mon traitement, tout se passe bien." Malgré cette stabilité retrouvée aujourd'hui, il n'envisage pas de réintégrer le milieu ordinaire. "Pour l'instant, je suis bien ici. Par la suite on verra… Je ne me sens pas encore prêt à revenir dans le milieu ordinaire, il y a quelque chose qui me bloque, mais je ne sais pas quoi."

Désacraliser le milieu ordinaire

Cette crainte à intégrer le milieu ordinaire est un sujet récurrent chez les opérateurs, selon Stéphanie Lacroix, chargée d'insertion au Pré de la Bataille. Il y a une mauvaise représentation qu'il faut désacraliser auprès du public de l'Esat. À l'inverse, il faut aussi faire de la pédagogie auprès des entreprises. "La représentation du handicap psychique fait encore peur aujourd'hui en France, et le problème chez les personnes souffrant de psychose, c'est qu'il n'y a pas de régularité", explique Émeline Charron, du Service d'accompagnement médico-social pour adultes handicapés (Samsah). Les rechutes sont fréquentes et certaines personnes doivent même retourner à l'hôpital pour des séjours de plus ou moins longue durée. Au-delà des compétences techniques demandées à l'extérieur, Le Pré de la Bataille insiste aussi sur l'apprentissage des codes de l'entreprise, la ponctualité, le relationnel, ou le savoir-être. "Le travail en Esat doit être vu comme une étape."

Une histoire de rencontre

D'ailleurs, pour démystifier cette intégration qui apparaît parfois comme un long chemin de croix, Le Pré de la Bataille prépare l'organisation des "duos days", entre le public ESAT et les anciens opérateurs ayant intégré le milieu ordinaire. Un espace de coworking permet également de faire se rencontrer les personnes en situation de handicap et les entrepreneurs, ainsi que les étudiants désireux d'utiliser l'espace de travail du Pré de la Bataille. "C'est la rencontre qui change tout, c'est notre slogan."

Travailler sur soi avant de travailler pour les autres

Rouen. Travailler sur soi avant de travailler pour les autres
Les Ateliers Sainte Claire à Rouen accompagnent environ 20 personnes, pour sept professionnels du médico-social.

Avant d'envisager une activité professionnelle, les personnes souffrant de troubles psychiques doivent acquérir certaines compétences. Les Ateliers Sainte Claire, à Rouen, leur offrent cette opportunité.

Si on accompagne beaucoup autour du handicap psychique, on teste tout autant. Les Ateliers Sainte Claire, à Rouen, font figure de laboratoire et font le pont entre la réhabilitation psychosociale et l'intégration professionnelle. Ici, on pratique des "activités professionnalisantes" à travers des domaines en lien avec le travail en Esat, c'est-à-dire des tâches plutôt manuelles mais aussi artistiques pour stimuler la créativité.

Se projeter
dans l'avenir

"Tout ce travail doit leur permettre de se projeter dans un avenir, qu'il soit professionnel ou non d'ailleurs", explique Elinore Thierry, éducatrice aux Ateliers Sainte Claire. On y travaille aussi les gestes de la vie quotidienne, comme manger équilibrer, faire attention à son hygiène, faire le ménage, gérer un budget ou s'occuper de ses papiers administratifs.

Tony Bellanger fait partie du groupe. Atteint de bipolarité, cela fait deux ans qu'il a intégré la structure. "Je viens d'un cursus littéraire et c'est ce qui m'angoissait un peu quand on m'a présenté les ateliers." Finalement, le rythme lui convient. Et s'il reste déterminé à travailler en tant qu'archiviste, les ateliers sont une forme d'apaisement pour lui. "C'est l'équilibre parfait entre créativité et restrictions. Je ne sais plus où j'ai lu ça, mais c'est dans la contrainte que la vraie liberté se révèle."

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