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[Enquête] Caen. Prostitution : quitter le trottoir, un rêve ?

Société. Prostitution visible : quelle est la situation actuelle dans la ville de Caen ? Deux femmes racontent leur sortie de la prostitution grâce à des associations. 60 000 euros consacrés par la préfecture en 2021 pour des actions liées à la prostitution.

[Enquête] Caen. Prostitution : quitter le trottoir, un rêve ?
Plusieurs camionnettes bordent le cour Caffarelli à Caen, un lieu où se regroupent de nombreuses prostituées.

"On n'a pas à dire aux personnes : 'on va vous sortir de la prostitution'. C'est un choix de leur part", explique Nicole Gauer, déléguée départementale du Mouvement du Nid, une association qui vient en aide aux personnes en situation de prostitution. À Caen, plusieurs organismes œuvrent de différentes manières auprès des prostituées. "On réalise des maraudes et on leur propose notre aide", poursuit la responsable du Mouvement du Nid dans le Calvados. Sur le terrain à Caen, plusieurs structures sont également présentes, comme les associations Itinéraires, La Voix des femmes, Notre Dame Mère de la Lumière (NDML) ou encore l'Établissement public de santé mentale, à travers un programme d'accompagnement sanitaire et social. Mais sortir de la prostitution n'est pas chose facile.

Un parcours de sortie de prostitution

En 2013, l'Assemblée nationale votait une loi visant à sanctionner les clients. "À la suite de cela, un Parcours sortie de prostitution a été créé, en 2017. L'objectif est que toute femme majeure qui souhaite sortir de la prostitution puisse bénéficier d'un parcours de deux ans maximum pour se réinsérer dans la vie sociale et professionnelle", détaille Véronique Barrois, cheffe de service de l'association Itinéraires. Seule cette structure bénéficie de l'agrément dans le Calvados. Pour intégrer ce parcours, une commission composée notamment de gendarmes, policiers ou encore conseillers départementaux et municipaux étudient les dossiers de demande. "Ce qui peut être compliqué, c'est que lorsque ces personnes arrivent sur le territoire, les proxénètes et passeurs leur dérobent leurs papiers d'identité et les déclarent sous une autre. Le travail est de vérifier leur identité", poursuit la responsable. Un dispositif difficile, en raison d'un manque de financement. Depuis 2017, seules deux jeunes femmes ont effectué le parcours et deux autres sont actuellement accompagnées. D'autres structures humanitaires vont à leur rencontre. "On souhaite mettre en place une antenne de l'entreprise Solenciel. Il s'agit d'une association créée à Grenoble [Isère] dans le but d'aider les femmes à sortir de la prostitution en leur permettant de trouver un travail dans le secteur du nettoyage", détaille Lucie Schielin, vice-présidente de l'association NDML.

Chantage et menaces

En dépit de toutes les actions menées pour aider ces personnes en situation de prostitution, d'autres problématiques subsistent. "Beaucoup sont tenues par des proxénètes ou des réseaux. Ils leur font du chantage et menacent de faire du mal à leurs proches. Elles ont souvent d'importantes dettes à régler. Pour éviter qu'elles aient des relations avec les services sociaux, ils les déplacent régulièrement", raconte Rose Kamtchouing, médiatrice en santé publique et communautaire au sein de l'association La Voix des femmes. Toutes ces associations s'accordent pour dire que celles souhaitant s'en sortir doivent faire preuve d'une grande volonté. "Les démarches peuvent prendre des années. Tant qu'il y aura de la misère, il y aura de la prostitution", conclut Rose Kamtchouing.

"Il n'y a pas de solution miracle"

Caen.

La Direction départementale de l'emploi, du travail et des solidarités s'occupe de financer les actions des associations liées aux violences faites aux femmes, notamment sur la question de la prostitution. 

En 2016, la loi supprimait le délit de racolage et plaçait les personnes en situation de prostitution en tant que victimes. "Nous travaillons sur les problématiques sanitaires à travers un programme d'accompagnement sanitaire et social auprès des personnes en situation de prostitution. Les objectifs sont d'assurer leur santé et de comprendre leurs besoins", détaille Stéphane De Carli, directeur départemental de l'emploi, du travail et des solidarités (DDETS).

Un traitement au cas par cas

Autre engagement de l'État dans le département, le Parcours de sortie de prostitution, porté par l'association Itinéraires. "Il n'y a pas de solution miracle. On évalue les besoins en fonction des situations. Par an, un parcours coûte environ 3 à 4 000 euros", continue le directeur. Sur l'année 2021, la préfecture du Calvados a consacré une enveloppe de 60 000 euros dédiée aux actions pour venir en aide aux prostituées. À ce financement, s'ajoutent d'autres aides, notamment des collectivités. "Les situations sont variées et complexes. On traite surtout des cas individuels", ajoute-t-il.

La préfecture du Calvados se prépare pour un autre fléau, la prostitution des mineurs. "On se demande comment on va protéger notre jeunesse de ce grave problème. Il y aura un gros volet prévention et de sensibilisation auprès des jeunes, de l'Éducation nationale…", conclut le responsable de la DDETS.

"Il y a majoritairement des femmes étrangères qui se prostituent dans la rue à Caen"

Caen.

Margaux Verove, doctorante sur le thème des marginalités a co-réalisé accompagnée un journaliste et un réalisateur, un documentaire intitulé La Robe de Lisa. Elle étudie la place des personnes en situation de prostitution depuis 2016. 

En 2016, Margaux Verove, alors étudiante en géographie, décide avec une journaliste et un réalisateur de retracer, dans un documentaire, le parcours d'une femme prostituée à Caen : La Robe de Lisa.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée
à la prostitution à Caen ?

C'est un sujet qui me touche en tant que femme. La prostitution rentre dans mes sujets de prédilection puisque j'étudie la marginalité. Ce sont des personnes qui, en raison de leur parcours, sont perçues de façon très particulière par la société.

Quelle est la situation actuelle ?

Selon des chiffres communiqués par les associations qui œuvrent sur le terrain, il y aurait près de 200 personnes qui se prostitueraient, notamment sur la Presqu'Ile. Il y a principalement des femmes, mais aussi quelques homosexuels, gays et transgenres. Les femmes sont pour la grande majorité issues de l'immigration. Deux grandes régions du monde sont représentées, notamment l'Europe de l'Est mais aussi d'Afrique subsaharienne, plus particulièrement le Nigéria et le Cameroun.

Comment sont-elles arrivées là ?

Certaines sont détenues par des réseaux. Les proxénètes les repèrent dans leur pays d'origine et commencent à les prostituer. Dès qu'elles sont majeures, elles arrivent en France. D'autres rencontrent les mauvaises personnes qui leur font croire qu'elles auront une meilleure vie. Arrivées en France, elles se retrouvent dans la précarité et n'ont pas d'autre solution que d'avoir recours à la prostitution.

Un parcours long et éprouvant pour s'en sortir

Deux femmes originaires du Nigéria racontent comment elles sont parvenues à sortir de la prostitution.

Toutes deux sont originaires du Nigeria. L'une est sortie de la prostitution il y a près de 10 ans. L'autre depuis quelques mois seulement. "La prostitution, ce n'est absolument pas ce que je voulais faire, mais je n'ai pas eu le choix", confie tristement la première, âgée aujourd'hui de 41 ans.

"On m'avait promis l'eldorado"

C'est à 20 ans que la jeune Nigériane arrive dans la capitale française. Rapidement, cette dernière est vendue comme prostituée et son cauchemar débute. "Lorsque je suis arrivée à Caen, l'association Le Mouvement du Nid venait nous rencontrer et nous proposer de l'aide", raconte-t-elle. D'abord méfiante, la jeune femme conserve la carte de l'association et commence à mettre de l'argent de côté. "Un jour, après avoir réuni suffisamment, j'ai appelé ma proxénète. Je lui ai dit que j'avais une somme d'argent conséquente et qu'après lui avoir donné, il ne fallait plus qu'elle m'appelle. Ces personnes-là ne blaguent pas avec l'argent. Ils peuvent faire du mal à nos familles. Il faut être très vigilants", poursuit l'Africaine. Rapidement, elle contacte la présidente de l'association et lui témoigne son envie de s'en sortir. "À ce moment-là, j'ai senti que je pouvais être libre", dévoile-t-elle. Un sentiment de liberté vite rattrapé par un parcours semé d'embûches. Avant d'obtenir ses papiers et de régulariser sa situation à la préfecture, la jeune femme endure près de cinq à six années d'attente. "C'était très long. J'avais peur d'y aller seule. Il manquait toujours quelque chose. C'était un parcours du combattant", se remémore-t-elle. Pendant toute cette période, elle effectue des heures de ménage sans être déclarée pour pouvoir survivre et se rend au Secours Catholique pour trouver de quoi se nourrir. C'est en 2008, avec l'aide du mouvement le Nid (lire au-dessus) qu'elle décroche son premier emploi dans une maison de retraite. "J'ai commencé par des remplacements pendant plusieurs années et puis ai été embauchée en CDI en tant que veilleuse de nuit. J'y suis arrivée parce que l'association m'a toujours soutenue", raconte la Nigériane.

"Je suis heureuse que ma vie ait changé"

Cette histoire, beaucoup de femmes l'ont vécue. C'est le cas de cette autre Nigériane, âgée de 43 ans. "Je suis arrivée en France en 2010. J'ai fini par me prostituer car je ne parvenais pas à payer mon loyer. J'ai une fille, ce n'était pas facile", témoigne-t-elle. C'est en avril 2021 que l'association Notre Dame Mère de la Lumière vient à sa rencontre, alors qu'elle se trouve dans son camion. "Au début, je n'avais pas confiance, mais ils m'ont promis de m'aider", poursuit la quadragénaire. Après trois rencontres avec les bénévoles, cette dernière décide de tout arrêter. "Ils m'aident financièrement et je prends des cours de français. Je me sens beaucoup mieux. J'ai commencé par mettre mon camion à la casse", explique celle-ci. Une vie passée dont elle ne souhaite plus parler. "C'est dangereux de se prostituer. Beaucoup de personnes venaient me voler, me frapper… Je pleurais beaucoup", confie-t-elle douloureusement. Même si le chemin est encore long, la Nigériane espère désormais trouver un travail et tourner complètement la page. "Je dis à celles qui continuent que ce n'est pas bon pour elles", conclut-elle.

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